Fouloscopie de la coupe du monde

Dites-moi, docteur, se rassembler dans la rue au milieu d’un million de supporters déchaînés, est-ce bien raisonnable ?

Pour tout ceux qui auraient passé l’été isolés dans une forêt des rocheuses canadiennes (comme moi), voici un petit rappel des faits:

Le 15 Juillet 2018, à 18 heures et 23 minutes, les sismographes français enregistrent une série de mini-tremblements de terre:

Tectonique des plaques ? Réveil des volcans d’Auvergne ? Fissure de la croûte terrestre ? Pas du tout…

Voici la véritable cause de ces tremblements :


Images @Le Monde. Notez la réaction de l’agent de sécurité à droite
qui semble oublier son travail l’espace d’un instant 🙂  

Et voici une des raisons de toute cette agitation :

Celebration Mbappé

 

Et voici le phénomène à l’origine de la dernière réplique sismique :

France Champion du monde 2018 Mehd Moussaid Fouloscopie

 

Vous l’aurez compris, c’était évidemment la finale de la coupe du monde 2018, remportée, les doigts dans le nez, 4 à 2 par les bleus contre la Croatie.

Quelques minutes après le coup de sifflet final,  une marée humaine a commencé à converger vers l’arc de triomphe à Paris. Combien étaient-ils ce soir là, sur les Champs-Elysées ? Impossible de trouver un chiffre précis dans les médias… Mais au vu des images que j’ai pu glaner sur le web, je dirais, à la louche, que l’on a approché le million de personnes.

Foule Coupe du monde Fouloscopie Mehdi Moussaid Ludovic Marin
@LudovicMarin

Et ce n’est pas fini ! Le lendemain, rebelote, ils étaient près de 400.000 sur les Champs-Elysées pour accueillir le bus des joueurs champions du monde.

Foule Bus Bleus Mehdi Moussaid AFP Fouloscopie

Et tout cela moins de 48 heures après les célébrations du 14 Juillet !

Pour un “foulologue” comme moi, tout ce monde en si peu de temps, c’est l’extase ! La première question qui m’est immédiatement venue à l’esprit était évidemment :
Comment vais-je chambrer mon collègue Croate demain au labo ?
Y-avait-il un risque significatif de mouvement de foule ?

Voyons cela plus en détails…

C’est grand, les Champs-Elysées

En théorie, pas d’inquiétude.
Il est vrai que le nombre de personnes présentes ce jour-là était impressionnant. Cependant, l’espace disponible l’était tout autant. L’avenue des Champs-Elysées fait environ 2 kilomètres de long pour 70 mètres de large, soit environ 140.000 mètres carrés au total.

 

On peut donc facilement y caser 300 à 400.000 personnes sans prendre trop de risque. Cela donnerait une densité d’individus tout à fait raisonnable, située entre 2 et 3 personnes par mètre carré. Pour vous donner une idée, c’est similaire à ce que l’on pourrait avoir dans une station de métro le matin aux heures de pointe (dans ce cas, il y a moins de monde, mais il y a aussi moins d’espace, donc une densité semblable).

Sur cette image, la densité doit approcher 4 personnes par mètre carré

Pas très agréable, mais pas de quoi étouffer non plus… Nous restons largement en-dessous des seuils de risque qui se situent plutôt au-delà de 5 personnes par mètre carré. Pour information, la densité la plus élevée jamais mesurée par les foulologues est de 9 personnes par mètre carré. C’était lors du pèlerinage de La Mecque en 2006… et ça s’est très mal fini. Je vous en parlerais dans un autre post bientôt.

Mouvements inopinés

Ça, c’est pour la théorie. Mais en pratique, ce n’est pas aussi simple… En réalité, la densité globale (le nombre de personnes divisé par l’espace disponible) n’est pas un indicateur très intéressant. La raison est que les individus ne sont généralement pas uniformément répartis dans la rue.
Si, pour une raison donnée, tout le monde cherche à se rendre au même endroit au même moment, alors le niveau de densité peut subitement augmenter localement. Et c’est là que les choses se compliquent…

Ce serait par exemple le cas si tout le monde tentait de pénétrer dans une station de métro au même moment. L’entrée du métro jouerait alors un role d’attracteur, autour duquel des bousculades pourraient se produire. Heureusement, les services de sécurité ont bien anticipé ce facteur et toutes les entrées voisines du métro parisien sont restées fermées (10 stations au total). Les supporters étaient ainsi obligés de se disperser à pied à travers la ville. D’ailleurs, la RATP était de bonne humeur ce jour là, comme en témoigne les nouveaux noms de stations mis en place après la victoire des bleus…

Au lendemain de la victoire, le bus des  joueurs aurait pu jouer ce rôle d’attracteur, attirant la foule à son passage. Mais là encore, l’organisation était suffisamment solide pour éviter les congestions (2.000 agents de sécurité, passage du bus dans un couloir protégé, etc). Le temps de passage extra-rapide du bus (12 minutes) a d’ailleurs laissé pas mal de supporters sur leur faim.

Le pire aurait été un mouvement de panique causé par une rumeur d’attentat terroriste. Dans ce cas, ce n’est pas vraiment un événement qui attire la foule mais plutôt quelque chose qui la repousse. Le résultat est le même : la densité augmente subitement dans une région très localisée de l’environnement, entraînant chutes et dangereuses bousculades… Cela s’est par exemple produit à Nice, lors de la demi-finale France-Belgique, ou encore dans la Fan Zone de la place San Carlo, à Turin lors de la retransmission de la finale de la ligue des champions en 2017. Ce dernier mouvement de foule était particulièrement massif (impliquant des milliers de personnes). Il a coûté la vie à une jeune femme, pressée contre un mur, et a fait 1 500 blessés. Heureusement, ce cas de figure a été évité.

Fan zone

Mais il y a bien un dernier attracteur qui a failli virer au drame: L’écran géant de la Fan Zone du Champs de Mars.

Quelques heures avant le match, alors que 90.000 personnes se massent déjà devant l’écran, la préfecture de police constate que la zone est saturée et décide de fermer l’entrée.

L’équation est assez typique: Foule excitée + frustration = mélange dangereux.
En bloquant le flux entrant de supporters, les individus s’agglutinent derrière les barrières, provoquant une augmentation de densité et des forces de pressions très importantes.
Vous pouvez le constater sur ces images :


@Image: La voix du nord

Le bilan est d’une vingtaine de blessés légers. Mais à mon avis, il aurait pu être bien plus lourd. Des mouvements de turbulences sont même visibles sur la vidéo – signe que l’on a passé le dernier seuil de dangerosité. Dans des conditions similaires (blocage de l’entrée due à un flux entrant trop important), ce sont 21 personnes qui avaient perdu la vie lors de la Love Parade de Duisbourg, en Juillet 2010…

Nous l’avons échappé belle ! Heureusement, un vrai supporter de foot trouvera toujours un défi idiot pour nous faire sourire…

 

Quelques références pour approfondir

  • Helbing, Dirk, and Pratik Mukerji. “Crowd disasters as systemic failures: analysis of the Love Parade disaster.” EPJ Data Science 1.1 (2012): 7.
  • Helbing, Dirk, Anders Johansson, and Habib Zein Al-Abideen. “Dynamics of crowd disasters: An empirical study.” Physical review E 75.4 (2007): 046109.
  • Moussaïd, M., Helbing, D., & Theraulaz, G. (2011). How simple rules determine pedestrian behavior and crowd disasters. Proceedings of the National Academy of Sciences108(17), 6884-6888.

 


Au prochain épisode de ‘Foot et Foule‘, je vous parlerais de la Ola, un drôle de mouvement collectif qui a excités les physiciens il y a quelques années …

 

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